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[BLOG] Les ralentis vidéo biaisent votre perception des actions

 

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Une récente étude montre que les ralentis vidéo biaisent notre perception de l’intention qu’à une personne de réaliser une action. Alors carton rouge ? Préméditation d’un crime ? Les conséquences de ce biais de perception sont tout sauf anodines.

 

 

À l’heure des smartphones et des GoPro, capturer une vidéo n’a jamais été aussi facile. À tel point que les enregistrements vidéo se transforment en instruments de preuve. Leur simple visionnage est ainsi censé éclairer les conditions d’une action et de ses protagonistes. L’enregistrement vidéo est lui-même devenu une question de société. Les forces de l’ordre doivent-elles porter accrochée à leur buste une caméra filmant leurs interventions ? Les caméras de surveillance qui fleurissent aux coins de nos centres-villes, là où l’on trouve toujours moins de chalands à filmer, sont-elles réellement utiles et n’enfreignent-elles pas notre droit à circuler en liberté ? Enfin, dans un contexte plus « léger », l’arbitrage-vidéo, tel qu’on peut l’observer dans le rugby et maints autres sports, apporte-t-il une assistance à toute épreuve pour les arbitres de football ?

 

 

On peut considérer ces questions à la fois comme légitimes et inévitables. Légitimes car les enregistrements vidéo nous permettent de voir et d’évaluer ce que nous ne pouvons directement observer. Le visionnage d’une séquence nous offre ainsi la possibilité unique de soi-même juger, en toute impartialité, les tenants et aboutissants d’un évènement. Inévitables car le développement de la technologie, associé à l’inclination commune de s’incarner en un Hitchcock du pauvre, scénariste obsolète d’un quotidien pourtant terne, rend les moyens d’enregistrement omniprésents dans notre vie.

 

 

D’aucuns plaideront de tenir la vidéo comme une lumière éclairant notre incapacité à être témoin de tout le Monde à la fois, faisant de chacun un observateur d’une nouvelle société en HD dont les principes Orwelliens auraient été inversés, de la manipulation à l’exhortation de la justice. C’est d’ailleurs l’une des directions où nous emmène l’omniprésence des caméras. La preuve vidéo devient ainsi sollicitée de façon systématique lorsque, dans une situation dont les conséquences importent, l’incertitude pointe. Par exemple, la vidéo est utilisée pour dénoncer ou juger du caractère appropriée de certains comportements litigieux, par exemple dans les tribunaux. On y a également recours en contexte sportif où les quelques centimètres qui séparent la ligne d’en-but du ballon, alors sous une montagne de premières lignes pesant le quintal, peuvent priver un quinze des cinq points et de la victoire.

 

 

tribunal téléAssociée au recours à la vidéo est l’utilisation des ralentis. Après tout, à quoi bon se repasser les images d’une séquence litigieuse si son déroulé ne permet pas d’interpréter clairement les faits. Bien peu immodeste sera celui qui affirmera sans trembler que le revers lifté offrant la victoire de Nadal a effectivement mordu la ligne. Le recours à la vidéo s’avère parfois crucial, par exemple au tennis, déjugeant même l’armée d’arbitres quadrillant le cours. Dans un contexte légal, le ralenti vidéo fournit la possibilité de juger des actes et des intentions de leur auteur avec autant de certitude, d’impartialité et d’objectivité. Ou peut-être n’est pas le cas ? Le visionnage d’une scène au ralenti affecte-t-il la perception du spectateur et reflète-t-il fidèlement la réalité d’un évènement ? La perception du caractère délibéré d’un acte est-elle altérée par un ralenti ? À la vue de la fréquence à laquelle les ralentis vidéo sont utilisés et de l’importance des décisions qui en découlent, ces questions revêtent d’une importance certaine.

 

 

« Le ralenti vidéo donne à un acte un caractère intentionnel plus évident aux yeux d’un observateur »

 

L’étude que je commente aujourd’hui a ainsi été publiée courant 2016 dans la revue PNAS par des chercheurs américains. Ces auteurs se sont intéressés à l’effet du visionnage de ralentis vidéo sur la perception par les observateurs de l’intention d’un protagoniste. La question de l’intention est loin d’être anodine, notamment en matière judiciaire, car elle peut faire la différence entre la peine capitale et la prison à vie dans le cas de meurtres, tout du moins au États-Unis. Les chercheurs ont donc recruté des participants à qui ils ont montré la vidéo d’une scène de crime de 2009, perpétré par un certain John Lewis, à Philadelphie. Dans cette vidéo, on voit un homme venant d’effectuer un braquage et finissant par tirer au pistolet et tuant un officier de police. L’intention et la préméditation du tireur avaient été source de débats intenses au tribunal lors du jugement en 2014. La moitié des participants à l’expérience a donc visionné la vidéo à vitesse réelle et l’autre moitié à vitesse réduite. Il était ensuite demandé aux participants d’évaluer sur une échelle de 0 à 100 si le voleur avait tiré sur le policier de manière volontaire, délibérée et préméditée (100 étant le jugement de préméditation maximale). Les participants ayant visionné la séquence à vitesse normale ont jugé le tir à 73.8% délibéré. Du côté des participants ayant visionné le ralenti, le tir sur le policier fut évalué à 80.4% délibéré, la différence entre les deux groupes étant statistiquement significative. Tout se passe ainsi comme si le ralenti vidéo donne à un acte un caractère intentionnel plus évident aux yeux d’un observateur. Encore une fois, aux États-Unis, où eut lieu ce crime, la préméditation ou l’intention délibérée de tuer peut faire la différence entre une condamnation à mort et la prison à vie. Les chercheurs font ainsi le calcul que le visionnage au ralenti de la séquence vidéo du crime peut multiplier par quatre la probabilité pour le jury de condamner le criminel à la peine capitale. Une différence, on en conviendra, loin d’être insignifiante…

 

 

Toutefois, lors du procès dudit John Lewis en 2014, la séquence vidéo du crime avait été montrée aux jurés à la fois à vitesse normale et au ralenti. Dans une seconde expérience, les chercheurs ont ainsi proposé à trois groupes de participants de visionner soit la séquence à vitesse normale, soit au ralenti, soit de les visionner chacune l’une après l’autre. À vitesse normale, le tir était jugé à 72.6% délibéré et à 77.5% au ralenti. Pour les participants visionnant la séquence à chacune des deux vitesses, le tir était jugé à 76.2% délibéré, une différence significativement différente du visionnage à vitesse normale. Il semble ainsi que montrer à la fois la vidéo à vitesse normale et son ralenti ne soit pas suffisant pour diminuer le jugement d’intentionnalité de l’acte observé. Ce résultat est ainsi un contre-argument à qui prétendrait que le jugement d’un jury ne peut être affecté par le ralenti si la vidéo lui est également montrée à vitesse normale. Pour chacune des expériences décrites ci-dessus, les chercheurs montrent que le temps dont dispose John Lewis avant de tirer est perçu par l’observateur comme plus long, ce qui amplifie la perception que l’acte est délibéré.

 

 

« Le visionnage au ralenti du crime peut multiplier par quatre la probabilité pour le jury de condamner le criminel à la peine capitale »

 

 

football américainEnfin, dans une troisième expérience, les mêmes chercheurs ont voulu testé si ce biais de perception pouvait s’appliquer à un autre contexte. Ils ont ainsi montré à des participants la vidéo d’un placage au football américain où le casque du plaqueur heurte violemment et en premier lieu le casque du plaqué, un geste passible de sanctions. Les participants ayant visionné la séquence vidéo à vitesse normale ont jugé le geste du plaqueur à 39.3% délibéré, contre 47.1% pour le ralenti. Encore une fois, émettre un jugement à partir d’un ralenti vidéo conduit à y voir une intention plus délibérée de la part du protagoniste incriminé.

 

 

Les causes des évènements que nous observons au quotidien sont incertaines. Les enregistrements vidéo sont ainsi un moyen salutaire afin de pouvoir juger de manière impartiale et objective du rôle et de l’intention d’un protagoniste en situation litigieuse ou contestée. Les études décrites aujourd’hui montrent toutefois qu’un ralenti vidéo peut affecter et biaiser des observateurs à qui on demanderait de juger du caractère volontaire, délibéré et prémédité d’un geste malheureux. Ce biais peut avoir une importance capitale, par exemple pour juger d’un crime dont la sentence peut varier de la peine capitale à la prison à vie au gré de la perception des jurés. La question de l’introduction des ralentis vidéo au sein des tribunaux est nouvelle, mais les précautions à y associer sont bien réelles. On pourrait par exemple suggérer que les ralentis vidéo ne soient utilisés qu’à des fins techniques, pour mettre en évidence des aspects invisibles à vitesse réelle, et pas forcément pour avoir une meilleure impression de la séquence dans son ensemble. Aussi, l’utilisation de ralentis vidéo pose d’autres questions : comment la répétition des visionnages, le degré de ralenti ou l’ordre dans lequel sont exposées les vidéos peuvent-elles jouer sur la perception de juges ? Il y a fort à parier que la répétition du visionnage d’une séquence, par le simple fait que l’observateur connaisse et en anticipe l’issue, amplifie la perception de préméditation d’un acte.

 

football

Dans un contexte plus léger, l’utilisation de l’arbitrage vidéo est une marotte et un point de discussion récurrent au football professionnel, que ce soit chez les dirigeants, les joueurs et les supporters. Cette étude suppose une limite de l’application des ralentis vidéo pour juger par exemple de la gravité de fautes perpétrés sur des joueurs de l’équipe adverse. Visionner un ralenti pourrait pousser l’arbitre à y voir une intention délibérée de blesser l’adversaire ou même de simuler une faute, le poussant dans les deux cas à sanctionner plus sévèrement les protagonistes en short.

 

 

 

Référence : Caruso et al. (2016) Slow motion increases perceived intent. PNAS 113:9250-5.

 

 

 

6 réponses
  1. corigami
    corigami says:

    les conclusion de cette etude ne sont probante que si nous savon si le fait est intentionel ou non. Si dans tout les cas etufiés les actes etaient intentionel cela voudrez juste dire que e ralentit permet juste de mieux juger cela.

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    • _Morgan@David
      _Morgan@David says:

      bonjour et merci pour votre commentaire. Et bien le principe de la démarche expérimentale est de pouvoir isoler le rôle d’un facteur sur nos observations, toutes choses étant égales par ailleurs. Dans cette étude, peu importe que le fait soit intentionnel ou pas (qui d’ailleurs pourrait le déterminer avec certitude ?), il est montré que pour une même séquence vidéo, un visionnage au ralenti augmente la PERCEPTION d’intentionnalité chez l’observateur et peut être à même de biaiser le jugement que l’on fait de l’action et de son auteur.

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      • corigami
        corigami says:

        Je suis conscient d’être tatillons pour le plaisirs de l’être mais l’on pourrai peut-être envisagé une ou plusieurs vidéos (un sujet serait distrait ou surpris pour induire un action sans que cela soit visible.ou autre chose) comme facteur de contrôle.

        Bien que selon le nombre de vidéo utilisée dans l’étude cela soit improbable la possibilité d’un panel exclusivement composer d’action préméditée ne peut être écartée. Surtout si les vidéos sont issue de situation ou la préméditation visible est fortement sanctionnée (sport, crime etc …).

        En tout cas billet très intéressant merci pour l’écrire.

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        • _Morgan@David
          _Morgan@David says:

          Effectivement ce que vous proposez est envisageable. Cette démarche permettrait d’estimer un « taux d’erreur » sur la perception de l’intention de l’action liée à un visionnage à des vitesses différentes, le tout en conditions contrôlées. Peut-être les auteurs sont-ils en train de plancher sur une expérience de la sorte !
          Merci pour vos encouragements !

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