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[BLOG] Non, la prévention ne marche (toujours) pas…

 

Pour promouvoir des comportements responsables, les campagnes classiques de prévention sont utilisées de manière quasi-systématique. Leur efficacité est quasi-nulle. De leur côté, les psychologues sociaux ont développé des méthodes éprouvées afin d’induire des changements durables de comportement. C’est l’objet de ce post.

 

Changer les comportements. Voilà l’ambition légitime et téméraire des plus humanistes d’entre nous, mais aussi des plus pernicieux… Quoi qu’il en soit, il est illusoire d’imaginer un monde où chacun serait libre de toute influence de ses comparses, que ce soit au niveau des idées ou des comportements. Pour les biologistes, l’influence sociale est même la base de la culture cumulative qui fait de l’Homme un animal unique en son genre (voir par exemple ici). Pour les psychologues sociaux, le rôle des influences interpersonnelles est même capital pour notre survie en tant qu’individu (voir par exemple ici). Changer les comportements donc. S’il est naturel de nous influencer les uns les autres, alors d’aucuns anticipent déjà de changer artificiellement, par une bonne maîtrise des mécanismes d’influence, nos côtés les plus veules en tendances docile et altruiste. Rien de nouveau évidemment. Le foisonnement d’organisations et d’associations œuvrant pour un monde meilleur sont légions. Et si l’Homme est responsable de ses malheurs, alors changeons l’Homme !

 

preventionOn a vu dans un récent post (ici) que la justification qu’une personne donne de ses actes contre-attitudinaux (c’est-à-dire allant à l’encontre de sa propre opinion) est capitale pour prédire un changement durable de comportement. Cela est même devenu un classique de la psychologie sociale. En gros, il ne suffit pas de rémunérer ou d’offrir des gratifications dans l’espoir d’induire un changement durable chez une personne. Au contraire, le changement comportemental doit au maximum être perçu comme une décision personnelle, libre et indépendante pour qu’une personne s’y conforme. Cela est vrai dans l’autre sens : il ne suffit pas de punir quelqu’un pour l’empêcher de produire tel ou tel acte et modifier son comportement dans la durée. À titre d’exemple, on peut évoquer le syndrome du radar routier : la peur de la punition pousse le conducteur à réduire sa vitesse à l’approche du radar… pour mieux ré-accélérer une fois celui-ci passé… Quoiqu’effectivement efficace sur le moment, le rôle de l’autorité sur le comportement des personnes ne prédit malheureusement pas de changement sur la durée. Adopter des techniques plus « douces » afin de promouvoir certains comportements parait ainsi une option alternative crédible. De là à légitimer l’accent mis sur la prévention par les organisations et associations cités plus haut, il n’y a qu’un pas. Mais quelle est l’efficacité réelle des méthodes de prévention ? La prévention routière diffuse à coups de millions et depuis des décennies des spots télévisés et des affiches pour nous sensibiliser aux risques de nos mauvais comportements au volant (au cas où certains aient toujours imaginer que conduire à 180 km/h et avec une alcoolémie de 2 grammes soit l’option la plus sûre…). Pour quelle efficacité ? Sortez de chez vous, patientez sur le trottoir et observez quelque temps la circulation. Cela ne devrait pas vous prendre plus de 10 minutes avant d’assister à une négligence ou une mauvaise décision générant un risque. Ce n’est pas parce qu’on est convaincu que les règles du code de la route doivent être suivies qu’on les suit soi-même. Encore une fois nous mettons le doigt sur la distinction primordiale entre attitude et comportement, bien connue des psychologues sociaux…

 

Alors quoi ? Devrions-nous nous résigner à accepter la fatalité ? L’Homme est-il trop attaché à ses habitudes pour que, même en y mettant la meilleure conviction du monde, nous soyons incapables de modifier son comportement ? Heureusement, lesdits psychologues sociaux n’ont pas attendu les campagnes inefficaces de prévention routière pour se pencher sur la question des mécanismes à l’origine des changements de comportements.

 

 

« Les méthodes traditionnelles de type prévention, basées sur l’éducation à la santé et à l’alimentation, se sont révélées inefficaces pour produire des changements internalisés durables des préférences alimentaires »

 

 

L’article que je commente aujourd’hui a été publié par une équipe américaine dirigée par Christopher Bryan et est paru dans le dernier numéro de septembre des Comptes Rendus de l’Académie des Sciences Américaine (PNAS). Dans cet article, les auteurs ont comparé au sein d’une étude expérimentale contrôlée l’impact de différentes méthodes d’intervention sur la promotion d’une alimentation saine chez des adolescents. Leur constat de départ est que les méthodes traditionnelles de type prévention, basées sur l’éducation à la santé et à l’alimentation, se sont révélées inefficaces pour produire des changements internalisés durables des préférences alimentaires des adolescents (voir ici). Ainsi, afin de stimuler réellement la motivation de ces adolescents à pratiquer une alimentation saine, les auteurs ont tenté d’imaginer des leviers engageant efficacement ces adolescents dans cette démarche. Plus précisément, Bryan et ses collaborateurs ont proposé de lier la préoccupation d’une alimentation saine (le comportement-cible recherché) à des valeurs qui importent réellement à des adolescents. Deux de ces valeurs ont ainsi été sélectionnées : la recherche de l’autonomie, c’est-à-dire la volonté de prendre des décisions de manière libre et indépendante, et le sentiment de justice sociale, c’est-à-dire la tendance à éviter l’autorité illégitime ou à image1condamner les injustices sociétales en général. Afin de tester si une intervention incorporant les valeurs importantes pour les adolescents pouvait être efficace pour diriger leurs préférences vers une alimentation plus saine, les auteurs l’ont comparé à une méthode traditionnelle de prévention d’une alimentation saine basée sur l’éducation à la santé et à l’alimentation.

 

Les interventions ont été réalisées sur des élèves de collège et suivaient plusieurs étapes. En premier lieu, les adolescents devaient prendre connaissance de quelques pages en lien avec la thématique de l’intervention où figuraient articles de journaux et témoignages. Dans le premier groupe faisant intervenir les valeurs chères aux adolescents, ces documents portaient sur les pratiques manipulatrices de marketing des grandes entreprises agro-alimentaires pour faire vendre leurs produits trop gras ou trop sucrés, en bref mauvais pour la santé. Dans le deuxième groupe correspondant à l’action de prévention traditionnelle, les documents consistaient en des articles de type manuels scolaires sur les méfaits d’une alimentation trop grasse et trop sucrée et les bienfaits d’une alimentation saine. La deuxième étape consistait pour chaque élève à rédiger un petit texte expliquant, respectivement, pourquoi et comment il pourrait lutter contre les mauvaises pratiques de l’industrie agro-alimentaire via leur alimentation, ou pourquoi il était important pour la santé de pratiquer un régime alimentaire sain. Par la suite, les adolescents des deux groupes se voyaient remettre un questionnaire destiné à évaluer leur attitude envers l’adoption d’une alimentation saine. Pour terminer, la variable comportementale qui nous importe le plus était mesurée la journée suivant l’intervention lorsque que les adolescents devaient sélectionner le contenu d’un pique-nique organisé et offert par le collège. Le choix se portait sur une sélection de boissons (par exemple Coca-Cola vs. eau pétillante) et de snacks (par exemple Doritos vs. salade de fruits).

 

 

« Représenter un comportement comme socialement favorable […] est une voie prometteuse pour favoriser l’adoption dudit comportement »

 

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Figure 1 : à gauche, pourcentage d’adolescents choisissant une boisson sucrée. Au milieu, nombre de snacks mauvais pour la santé choisis. A droite, nombre de snacks et boissons mauvais pour la santé choisis. Les barres grises représentent les groupes dont l’intervention était basée sur les valeurs étant chères aux adolescents, les barres blanches représentent les groupes ayant suivi l’intervention classique de prévention.

Les résultats sont les suivants : lors du choix du contenu du pique-nique, les adolescents ayant suivi la première intervention promouvant une alimentation saine et basée sur les valeurs d’autonomie et de justice sociale ont en moyenne sélectionné moins de snacks ou de boissons mauvais pour la santé que les adolescents de l’intervention classique de prévention (voir figure 1). En détail, les adolescents montraient une probabilité plus forte de 7% pour les boissons et de 11% pour les snacks de choisir l’option la plus saine lorsqu’ils avaient suivi l’intervention basée sur des valeurs leur étant chères. Les auteurs montrent que, chez les adolescents ayant suivi la première intervention basée sur les valeurs, c’est parce que la préférence pour une alimentation saine leur est présentée comme conforme à des valeurs qui leur sont chères (c’est-à-dire un choix indépendant et plus juste socialement) que l’intervention affecte le choix de snacks et de boissons plus sains. Ainsi, représenter le choix d’une alimentation saine comme compatible avec des valeurs largement partagées par les adolescents est efficace pour augmenter l’attrait social de ce comportement. Pour terminer, les auteurs montrent que l’intervention classique de prévention n’est pas significativement plus efficace qu’un troisième traitement contrôle dont l’intervention initiale ne portait pas sur l’alimentation. Autrement dit, l’intervention classique de prévention a été inefficace pour influencer le choix d’une alimentation saine chez les adolescents.

 

 

« La plupart des interventions proposées à tour de bras par les associations et organisations non-lucratives […] a toutes les chances d’être inefficaces »

 

 

Pour conclure, l’étude conduite par Bryan et ses collaborateurs est inédite et innovante pour notre connaissance des mécanismes impliqués dans les changements de comportement. Une solution efficace pour promouvoir des comportements responsables, liés par exemple à une alimentation saine, mais aussi aux économies d’énergie, aux comportements pro-environnementaux tel que le recyclage, l’activité physique, etc… serait ainsi de représenter ces comportements d’une manière propre à augmenter leur attrait social. En d’autres termes, représenter un comportement comme socialement favorable, c’est-à-dire qui améliore l’estime personnelle de son auteur, la perception de son appartenance à son groupe social, ou son prestige, est une voie prometteuse pour favoriser l’adoption dudit comportement. Dans cet article, il est montré que cette technique novatrice est plus efficace que les méthodes classiques de prévention, principalement basées sur les thérapies cognitives et comportementales (TCC), pour modifier les comportements. Cette conclusion est importante dans le sens où la plupart des interventions proposées à tour de bras par les associations et organisations non-lucratives est justement basée sur ces méthodes de prévention, et a donc toutes les chances d’être inefficace. À titre d’exemple, l’association prévention routière déclare dans sa charte : « c’est la compréhension par l’usager des conséquences de certains risques et la prise de conscience qu’il peut agir pour les éviter, qui peuvent à terme faire évoluer son comportement » (voir ici). À cela nous répondons « non ». L’étude décrite ci-dessus montre justement que la connaissance des conséquences, positives ou négatives, d’un comportement n’est pas suffisante pour amorcer des changements de comportement. Non, la prévention ne marche (toujours) pas. Oui, des solutions alternatives et efficaces existent.

 

 

 

Référence : Bryan et al. (2016) Harnessing adolescent values to motivate healthier eating. PNAS 113:10830-5.

 

 

[ACTU] Rémunérer pour persuader : l’erreur fatale…

 

Vous pensiez qu’il suffisait de récompenser ou de soudoyer son prochain pour le faire agir dans la direction voulue ? La réalité est bien différente…

 

En 1962, deux psychologues américains, Jack Brehm et Arthur Cohen, publièrent un livre sur la dissonance cognitive dans lequel ils décrivent l’expérience suivante: alors que leurs manifestations subissaient des répressions policières destinées à les tempérer, des étudiants de New Haven (Etats-Unis) furent invités par ces deux chercheurs à écrire un texte justifiant l’action de la police. Les étudiants se voyaient offrir une compensation financière pour leur participation allant de 1 à 10 dollars. À la suite de la rédaction du texte, les chercheurs interrogèrent individuellement chaque étudiant sur ce qu’il pensait personnellement de l’intervention de la police dans le contexte des manifestations. Les résultats sont bluffants : si les étudiants rémunérés 10 dollars restaient tout à fait critique sur l’action des forces de l’ordre, les étudiants recevant une rémunération dérisoire (jusqu’à 1 dollar) en venaient à nuancer leur propos jusqu’à trouver certaines justifications aux répressions ! Il semble ainsi que le changement de perspective des participants sur les actions policières soit d’autant plus important que leur rémunération était insignifiante.

 

À vrai dire, ces résultats ne sont guère surprenant lorsqu’on adopte une approche de psychologie sociale. La théorie de l’engagement prédit effectivement que l’induction de changements d’attitudes et de comportements est d’autant plus efficace que les personnes visées décident librement de les adopter. Dans l’exemple présenté ci-dessus, les différences de rémunération sont suspectées d’affecter le libre arbitre perçu des participants. Ainsi, une rémunération de 10 dollars apparait comme une justification externe importante pour la rédaction du petit texte, diminuant ainsi la perception des participants d’avoir librement réalisé cette action. A l’inverse, la rémunération de 1 dollar apparait comme une justification externe faible augmentant chez les participants la perception d’avoir librement rédigé le texte, induisant ainsi avec plus de force le changement d’attitude attendu.

 

La conclusion à tirer de cet exemple est que, afin d’induire un changement de comportement, le sentiment de libre arbitre doit être prégnant chez la ou les personnes visées. Une rémunération importante fournit une justification externe diminuant ce sentiment et donc l’efficacité de la procédure de changement de comportement.

 

Parce qu’elle semble contre-intuitive au premier abord, cette règle est malheureusement loin d’être suivie dans les plans de prévention établis par les pouvoirs publics. Un exemple récent est la rémunération de femmes enceintes contre l’arrêt de la consommation de tabac à l’hôpital de Pau :

 

https://www.francebleu.fr/infos/societe/etre-paye-pour-arreter-de-fumer-1462810036

 

L’article ne dit pas quel est le pourcentage de succès de cette entreprise, mais comme nous venons de le voir, elle viole une règle fondamentale de la théorie de l’engagement dont les techniques de communication sont les plus performantes pour induire des changements de comportement.

 

Si la psychologie sociale apporte des solutions efficaces à des problématiques concrètes, encore faudra-t-il dans le futur à la fois que ses techniques se fassent connaître en dehors de la sphère académique, et que les acteurs des politiques publiques cherchent activement des solutions fiables et rigoureuses aux défis qu’ils rencontrent.

 

 

 

Références: Brehm & Cohen (1962) Explorations in cognitive dissonance. New York, Wiley.

                       Joule & Beauvois (1998) La soumission librement consentie. Presses Universitaires de France, Paris.