Articles

fair-play

Est-il stratégique d’être fair-play ?

fair-playAu-delà d’un devoir moral, pourquoi être fair-play ? Et si provoquer son adversaire permettait de le déstabiliser ? Risquerait-on à l’inverse de booster ses ressources mentales et ses performances ? On vous explique ici que provoquer son adversaire peut être à double tranchant…

 

 

11 mars 2005, 29ème journée du championnat de football de Ligue 2, le Stade de Reims accueille le Dijon Football Côte d’Or. L’entraineur rémois, Ladislas Lozano, déclare avant la rencontre « Dijon est une équipe frileuse et attentiste ». Résultat : Dijon repartira de Champagne avec une victoire sans appel 5-0. D’aucuns y verront la conséquence d’une provocation exagérée de l’entraineur de Reims, et pourquoi pas un manque de fair-play. Quel aurait en effet été le score de ce match sans cette déclaration tonitruante ?

 

 

Les concours de provocations sont assez présents dans les compétitions sportives. Il n’est ainsi pas rare de voir un boxeur un peu zélé baisser sa garde en guise d’humiliation de l’adversaire ou un footballeur transalpin insultant copieusement un joueur de l’équipe adverse avant de se voir asséner un coup de tête bien placé au thorax. À l’inverse, on a rarement vu deux archers ou deux joueurs d’échecs s’invectiver au cours d’une partie… Le fair-play semble à géométrie variable au gré de nos différentes pratiques sportives. À tort ou à raison ? D’un point de vue psychologique, est-il stratégique de provoquer son adversaire, au risque de lui donner un supplément de ressources mentales améliorant ses performances, ou à l’inverse de ne pas le provoquer ? Dans le cas du match Reims-Dijon, les propos de l’entraineur adverse ont-ils alors fourni aux joueurs dijonnais le supplément de motivation transformant un match de championnat somme toute commun en un festival offensif et une victoire remarquable ? C’est l’objet de l’étude que je propose de commenter dans cet article de blog.

 

 

grip fair-playL’hypothèse proposée par Gneezy & Imas, deux chercheurs en économie comportementale, est que l’agacement ou la colère engendrés par une provocation de son adversaire va agir de manière différente en fonction du type de compétition. Dans une première expérience, les chercheurs ont proposé à des paires de participants de se défier à une tâche physique, en l’occurrence empoigner un dynamomètre afin de mesurer pendant une minute la force déployée par les muscles de la main et du poignet. On est loin du défi intellectuel je vous l’accorde, mais l’idée était de proposer une tâche physique sans demander aux pauvres participants de s’échanger uppercut et crochets après avoir enfilé des gants…

 

 

duel fair-playLa seconde expérience impliquait justement une certaine dose de concentration et nécessitait des capacités mentales plus développées. Les deux participants devaient s’affronter lors d’un duel au pistolet… fictif évidemment, virtuel plus précisément, du type auquel vous pourriez vous-même jouer sur votre Nintendo Wii. Chaque participant, séparés de 20 pas, devait l’un après l’autre prendre la décision de se rapprocher d’un pas ou de tenter un tir. Évidemment la probabilité de toucher son adversaire augmentait à mesure que les participants se rapprochaient l’un de l’autre. Toutefois, si un tir touchant le concurrent donnait la victoire, un tir hors cible menait à une défaite automatique.

 

 

Quid de la provocation ? Il était en début d’expérience donné à l’un des participants la possibilité d’assigner son adversaire à quelques corvées administratives à remplir avec l’auteur de l’étude, et ceci après avoir patienté jusqu’à 20 minutes après l’expérience. Drôle de manière de susciter l’agacement ou la colère me direz-vous, mais certainement efficace quand on pense que l’attente et la paperasse sont certainement deux de nos plus grosses hantises… D’ailleurs, les auteurs de l’étude montrent qu’effectivement, les participants assignés à la tâche administrative après avoir patienté se déclarent plus irrités et en colère que ceux ne l’étant pas.

 

 

« l’agacement ou la colère engendrés par une provocation de son adversaire va agir de manière différente en fonction du type de compétition »

 

 

Les résultats sont très clairs : lors de la tâche physique, les participants à qui l’adversaire avait imposé de patienter 20 minutes après l’expérience pour effectuer des tâches administratives ont montré une performance supérieure au provocateur. Il semble donc que l’agacement engendré par la décision du premier adversaire ait amélioré la compétitivité du second. À l’inverse, lors de la tâche mentale (le duel au pistolet), l’agacement provoqué par l’assignation à la corvée administrative poussait le second adversaire à tenter un tir beaucoup plus tôt au cours du duel, et donc à en sortir plus fréquemment perdant.

 

 

En conclusion, provoquer votre adversaire reste à vos risques et périls car cela semble pouvoir lui donner un coup de boost mental augmentant sa performance lors d’une tâche physique. Lors d’une tâche mentale, l’effet est inversé : la provocation est suffisante pour écarter votre adversaire de la concentration nécessaire à une performance maximale. Finalement, beaucoup de provocations s’observent entre adversaires d’un sport physique (football, boxe, rugby…) et cette étude montre qu’elles peuvent être complètement contre-productives et se retourner contre leurs auteurs. À l’inverse, on n’observe que très rarement des joueurs se provoquer au billard, aux échecs, ou dans tout sport impliquant des ressources mentales, là où la provocation serait pourtant la plus efficace. Les politiciens savent toutefois manier cet arme avec tout le tact et la sournoiserie nécessaires.

 

 

« Le préparateur mental peut travailler sur la gestion de l’agacement et de l’énervement dans le but d’améliorer les performances »

 

 

En résumé, avant de provoquer votre adversaire, évaluez soigneusement les risques. La compétition engendre-t-elle un effort plutôt mental ? plutôt physique ? À moins que vous ne pratiquiez le chessboxing, dont je ne peux résister de partager avec vous une vidéo, cette aspect est aisé à prendre en compte. Mais comme on ne peut pas attendre raisonnablement que nos adversaires soient tous fair-play, le préparateur mental peut anticiper la réaction de son athlète à la provocation et travailler justement sur la gestion de l’agacement et de l’énervement dans différentes situations dans le but d’améliorer ses performances.

 

 

 

Références :

Gneezy & Imas (2014) Materazzi effect and the strategic use of anger in competitive interactions. PNAS 111:1334-7.

 

 

[BLOG] Les sportifs se mettent au vert

On ne compte désormais plus les campagnes de publicité nous vantant les mérites et bienfaits d’une alimentation saine, riche en fruits et légumes, afin de contrer les effets négatifs de l’obésité, du diabète et autres maladies cardio-vasculaires. En plus d’opérer une tentative d’influence de nos opinions et attitudes envers une consommation raisonnable et raisonnée, sommes-nous également encouragés à changer nos comportements. S’il reste peu de doutes que tout un chacun soit désormais convaincu qu’à la choucroute garnie on préfère une salade composée de légumes variés, ou qu’une salade de fruits soit plus salutaire que le dessert à la crème au beurre de Mamie Gâteaux, ces convictions affectent-elles réellement notre comportement lorsque le doux moment sucré du dessert, parfumé de l’odeur ambiante de café, nous tend ses bras ? Cette question du lien entre les idées, les attitudes et les comportements est une thématique majeure de la psychologie sociale. Et il va sans dire que les conséquences de ces recherches peuvent avoir un impact fondamental sur la façon dont sont abordées les politiques de santé publique comme la promotion d’une alimentation saine, décrite plus haut. Dans un souci d’application des connaissances scientifiques à des questions on ne peut plus pragmatiques, le milieu académique s’est ainsi penché sur la possibilité de stimuler et d’augmenter réellement la consommation de produits sains chez monsieur Tout-le-monde. Et quelle meilleure opportunité d’appliquer des connaissances scientifiques sur monsieur Tout-le-monde que de le faire, sans offense aucune, sur des joueurs amateurs de football et rugby, ainsi que leurs supporters ? C’est effectivement sur la communauté sportive amateur qu’a porté l’étude australienne que je vous présente aujourd’hui.

Cette étude, dirigée par le Professeur Luke Wolfenden de l’Université de Newcastle en Australie, et publiée en 2015 dans International Journal of Behavioral Nutrition, teste de manière expérimentale un programme de promotion des fruits et légumes et des boissons non-sucrées au sein des club-house (ou buvette) de clubs de football, rugby, football australien, etc… En sciences, l’approche expérimentale consiste à mesurer une variable, telle que la consommation de fruits et légumes, dans un groupe auquel on appliquera une politique de prévention ou une action particulière dont on pense qu’elle favorisera effectivement cette consommation (le groupe « expérimental »). En parallèle, la même variable sera mesurée dans un autre groupe qui n’aura fait l’objet d’aucune action particulière (le groupe « contrôle »), et comparée aux valeurs obtenues dans la condition expérimentale. La force de l’approche expérimentale réside ainsi dans l’identification sans ambiguïté de l’influence de l’action conduite dans la condition expérimentale sur la variable mesurée. Appliquée à notre exemple, l’étude déterminera si le programme de promotion des fruits et légumes et des boissons non-sucrées peut être tenu comme seule responsable d’une augmentation de la consommation desdits produits. Wolfenden et ses collaborateurs ont ainsi travaillé avec 85 clubs sportifs. Quarante-trois clubs composaient le groupe « contrôle », et 42 le groupe « expérimental ». Au sein de ce dernier, le programme de promotion des fruits et légumes et autres boissons non-sucrées consistait en ceci : les clubs devaient améliorer la disponibilité de fruits et légumes et de boissons non-sucrées proposés à la vente dans leur point de restauration et les disposer dans les étages supérieurs des présentoirs, c’est-à-dire bien en vue. Aussi, ces produits devaient être proposés à des prix compétitifs par rapport au reste de la marchandise, être signalés ostensiblement via des affichettes et faire l’objet de packages (par exemples fruit + sandwich + eau) à prix réduits. Enfin, la direction du club devait s’engager à rédiger une charte décrivant l’action du club en faveur de la promotion de la consommation de produits sains, et les membres du club se voyaient distribuer des brochures vantant les bienfaits de cette consommation. Au sein des clubs du groupe « contrôle », aucune intervention de la sorte n’était pratiquée. Cette politique et ces actions de promotion des fruits et légumes et de boissons non-sucrées ont elles eu un effet sur la consommation réelle des membres des clubs ? Effectivement, la différence entre le groupe « expérimental » et le groupe « contrôle » au niveau de l’augmentation de la proportion de membres du club achetant ces produits au cours de la campagne de promotion fut significative. Autrement dit, le pourcentage de membres des clubs « expérimentaux » achetant des fruits et légumes augmenta de 7.1% à 18.5% et de 35.6% à 49% pour les boissons non-sucrées. L’augmentation était beaucoup plus limitée chez les membres de clubs du groupe « contrôle » (respectivement 7.9% à 9%, et 38.7% à 41.3%). Aussi modeste que cette augmentation puisse paraître dans le groupe « expérimental », on rappellera tout de même, afin d’apprécier ces résultats à leur juste valeur, à quel point l’appel d’un snack aussi futile que calorique ou d’une boisson aussi désaltérante que sucrée est séduisant pour un sportif amateur en hypoglycémie ! En plus de l’efficacité indiscutable de la campagne de promotion sur les comportements individuels, il est à noter que le chiffre d’affaire issu de la restauration des clubs des groupes « contrôle » et « expérimental » n’étaient pas différents à la fin de la campagne. Les clubs promouvant la consommation de fruits et légumes et de boissons non-sucrées n’en ont donc aucunement fait les frais sur le plan comptable. Ceci est un argument de poids pouvant être opposé au manque de volonté de la promotion de produits sains qui serait justifié par des raisons économiques.

En conclusion, cette étude, à la frontière de la psychologie sociale et de la psychologie du consommateur, a démontré de manière expérimentale comment une campagne de promotion de produits sains pouvait affecter la consommation réelle de fruits, légumes et autres boissons non-sucrées. En résumé, la campagne a consisté en une intervention ambitieuse reposant sur deux facteurs-clés : 1) la disponibilité et la mise en valeur effective de ces produits sains « alternatifs », et 2) leur vente à un tarif compétitif par rapport aux autres produits. D’aucuns verront dans ces conclusions des applications potentielles à une plus large échelle aux frontières de la volonté politique. Enfin, les spécialistes de psychologie sociale objecteront que la problématique de cette étude aurait pu faire l’objet d’un traitement via des procédures de communication engageante. Si quelques aspects de l’intervention de Wolfenden et ses collaborateurs, tel que l’engagement de la direction des clubs du groupe « expérimental » à rédiger une charte, s’en rapprochent ; il est évident que cette perspective n’a pas été entièrement envisagée ou adoptée par les auteurs. Il est même imaginable que des actes préparatoires de type « pied-dans-la-porte » aient été aussi voire plus efficace pour une intervention moins coûteuse en temps et procédures, et peut-être même un investissement initial nul de la part des clubs du groupe « expérimental » ; mais cela fera l’objet d’un prochain post… !

 

Référence : Wolfenden et al. (2015) Improving availability, promotion and purchase of fruit and vegetable and non sugar-sweetened drink products at community sporting clubs : a randomised trial. International Journal of Behavioral Nutrition 12:35.